Céline et Nathalie sont deux jeunes femmes chefs d’exploitation en production Ovins viande, près de Gramat, dans le Lot. En 2004 et 2005, elles ont participé à un programme expérimental sur le thème « Conditions de travail des femmes chefs d’exploitation, santé et sécurité » à l’initiative de la MSA du Lot et de l’AREFA de Midi Pyrénées.
Elles ont pu bénéficier de l’appui d’une ergonome pour analyser leur situation réelle de travail. Aujourd’hui, elles témoignent sur les apports concrets de cette action et comment depuis, elles ont modifié leur façon d’appréhender le travail dans leur quotidien.
Au départ du projet une réunion organisée par la MSA a permis de mieux formuler la problématique.
« La démarche nous a intéressées même si au début, on ne savait pas trop ce qu’on allait faire, c’était un peu flou et on se demandait : « qu’est ce que ça va nous apporter de concret ? »
Pour Céline qui a repris l’exploitation de sa grand-mère depuis 2003, la question du travail était omniprésente :
« J’étais vraiment en recherche pour améliorer mes conditions de travail et je ne savais pas comment m’y prendre pour revoir l’aménagement de mes bâtiments, la bergerie notamment ... ».
Pour Nathalie installée depuis 1999 avec sa mère, la question se posait différemment :
« Chez nous, l’exploitation est en rythme de croisière. Mes conditions de travail, j’y réfléchis en lien avec l’évolution et l’avenir de l’exploitation, et au quotidien, dans l’organisation à trouver avec ma mère. Entre deux générations, même si ça se passe bien, on ne voit pas toujours les choses de la même façon, on n’a pas les mêmes attentes en terme de qualité de vie ... »
L’analyse ergonomique repose sur l’observation de la situation réelle du travail, explique Maryline Mallot, ergonome, qui a accompagné ce projet. « Il faut d’abord faire un état des lieux, identifier les projets à court et moyen terme, susciter la prise de conscience de ce qui se fait, repérer ce qu’il faut améliorer et puis ... passer à l’acte ! ».
La méthode étant posée, y’avait plus qu’à ...
« En fait, on a fonctionné très concrètement dès le départ. Après avoir individuellement décrit notre système d’exploitation, exposé nos problèmes et nos projets, Maryline est venue passer une journée complète chez chacune d’entre nous, à observer et à noter notre travail. Puis elle nous a fait un compte rendu de sa visite par écrit en nous demandant d’y réfléchir, et à partir de cette première restitution, nous avons dégagé des pistes de réflexion à explorer ... ».
« Quand elle est venue, se souvient Céline, j’avais 2 ou 3 agnelages difficiles, mais aussi les enfants à amener et à rechercher à l’école. Je me suis changée 2 ou 3 fois dans la journée. A la bergerie, je n’avais pas le temps de mettre les gants, je sautais par-dessus les barrières pour aller plus vite ... Elle a pointé ce qui n’allait pas et on a cherché à y remédier ... ».
Après cette première étape, le groupe s’est réuni pour une mise en commun. Les discussions et les échanges leur ont permis de prendre conscience individuellement de leur mode de fonctionnement, des avantages et des inconvénients, des prises de risques sanitaire et mécanique, mais aussi de dégager des problématiques communes ... notamment le sens de circulation dans les bâtiments par rapport aux postes de travail principaux : l’alimentation, le local vétérinaire et phytosanitaire, les points d’eau, le vestiaire ...
Par contre, lors de la réunion du comité de pilotage, les différents membres avaient émis l’hypothèse que le maniement du matériel et la conduite des engins seraient des problématiques majeures, mais dans la pratique, cela ne s’est pas vérifié, sauf pour l’une d’entre elles.
Céline et Nathalie expliquent en chœur : « Comme on ne peut pas compter sur notre seule force physique, on ne travaille pas de la même façon que les hommes, on n’attelle pas les outils de la même manière, on réfléchit davantage ... et comme maintenant, on est mieux organisée, on fait le travail du sol plus sereinement ».
Ensuite, elles sont allées visiter chaque exploitation ensemble, dont une en système bovin viande. Voir ce qui se fait dans d’autres systèmes de production leur a permis de mieux mesurer les problèmes liés à la sécurité, notamment chez les bovins. « On a constaté par exemple que le parc de contention n’était utilisé que 2 ou 3 fois par an, pour les traitements. Les vaches, quand elles y passent, elles savent qu’il va leur arriver quelque chose. Si elles y passaient plus régulièrement, elles auraient moins peur et seraient moins nerveuses ... »
Après diagnostics et visites, il a fallu se mettre individuellement au travail.
« Maryline nous a demandé de transcrire nos projets sur papier et de réfléchir par nous-mêmes aux solutions à mettre en œuvre pour améliorer l’organisation du bâtiment, faire des schémas en indiquant le sens de circulation des animaux, proposer plusieurs scénarios ... »
Céline se souvient que prendre le crayon et mettre tout ça en dessin, ça n’a pas été facile pour elle ...:
« Je n’arrivais pas à m’y mettre, j’étais bloquée. Mais quand le déclic a eu lieu, alors tout est devenu plus évident ... ».
Ensemble, accompagnées de l’ergonome, elles ont mieux formulés les problèmes à résoudre et leurs objectifs d’amélioration. Puis elles ont rencontré les techniciens de leur canton, l’un spécialisé dans le matériel d’élevage, l’autre dans la conduite du troupeau.
« On leur a présenté notre travail et nos pistes de solutions .. ; au début, la démarche les a un peu surpris car d’habitude, ce sont eux qui proposent les solutions ... puis on a pu discuter. Le technicien a trouvé que la solution présentait des inconvénients sur le plan sanitaire, par rapport au microbisme ... ».
Finalement, elles ont pris conscience de deux choses. Tout d’abord, chaque cas est différent : ce qui était techniquement adapté chez Céline n’était pas transférable chez Nathalie ; ensuite, qu’il y avait beaucoup de matériel et d’équipements mais la standardisation fait que ce n’est pas toujours adapté aux utilisateurs et au cas particulier.
Suite à ces deux étapes, et après synthèse des informations recueillies, elles sont passées à la phase d’application : une somme de petits changements qui ont permis d’améliorer les pratiques et l’organisation des ateliers. Achat de chariots chez l’une, modification de la cage de retournement chez l’autre, nouveau mode de fixation des seaux, plus fonctionnel, réorganisation de la nursery avec l’achat d’une louve plus performante, circulation dans le bâtiment repensée et modifiée pour ne plus avoir à sauter les barrières ..., Céline est toute fière de nous montrer comment ces petites améliorations ont changé sa vie au travail, tout en améliorant l’état sanitaire du troupeau.
« On s’est focalisé sur l’élevage parce que c’est ce qui était prioritaire mais les autres postes et chantiers ont également été repensés » : la récolte et le séchage des noix chez Céline, le tabac chez Nathalie.
« Grâce à une meilleure organisation, on gagne du temps et on réduit fortement la pénibilité, pour la distribution de l’alimentation par exemple ... ! »
En matière de santé et de sécurité, la participation dans la démarche du docteur Aguera, médecin du travail, a également porté ses fruits, notamment pour les sensibiliser aux risques de zoonoses. « Avant, on ne faisait pas attention car on ne le savait pas, alors on ne se protégeait pas ... ». Désormais, Céline et Nathalie reconnaissent volontiers qu’elles ont modifié leurs pratiques en terme d’hygiène et de prévention : les gants sont désormais « à portée de mains », « pour les agnelages et la manipulation des antibiotiques surtout », le vestiaire est fonctionnel pour se changer plus efficacement, entre maison et bergerie.
La prise de conscience globale de leur fonctionnement a modifié leur mode de réflexion et leur a permis de remettre en question leurs pratiques agricoles, de mieux gérer l’imbrication entre vie privée et vie professionnelle mais aussi d’aiguiser leur sens critique ... « Pour les vêtements de sécurité par exemple, rien n’est prévu pour les femmes, on ne trouve jamais notre pointure en chaussures de sécurité ... ».
Aujourd’hui, si l’ergonome n’est plus présente sur leur exploitation, elle a cependant laissé des traces dans la façon d’intégrer la dimension travail dans les actes quotidiens ... « Maintenant, quand on organise un chantier ou qu’on veut faire un aménagement, on se dit : « Si Maryline était là, comment elle verrait les choses ? ».
Enthousiastes, Céline et Nathalie sont aussi intarissables sur l’intérêt du travail de groupe. « L’échange et le partage d’expériences sont bénéfiques à la réflexion. Cela nous aide dans la résolution des problèmes de chacune. Le groupe favorise l’émulation et la motivation ». Aujourd’hui, leur souhait est de prolonger cette expérience, ne pas en rester là. Elles ont des idées et elles sont prêtes à s’investir. « On voudrait mettre en place des groupes de réflexions sur le travail autour de chez nous, l’occasion de partager notre expérience et d’en faire profiter les autres, d’aller plus loin ... des groupes mixtes, toutes productions confondues ».
Et la spécificité du travail des femmes au fait, qu’en pensent-elles ? En guise de réponse, elles lisent en chœur la petite phrase qu’elles ont préparée ... ce sera notre conclusion !
« Les femmes ne se sentent pas différentes des hommes au niveau du travail mais complémentaires. Ceci implique la reconnaissance de la femme en tant qu’entité économique à part entière, à l’égale des hommes ... ».
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